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SURVIVRE
COMMENT SURVIVRE AU CANCER?
SURVIVRE EST UN ROMAN EN COURS D'ECRITURE
DONT LE TITRE SERA " SANG D'ENCRE "
Certains chapitres ne sont pas mis en ligne, et ne seront lisibles que dans la version définitive. Cependant, ceci ne nuit pas à la comprehension générale.
Je venais de gober ma gélule de chimiothérapie quand la fille est arrivée dans le bureau qui fait vis à vis à la fenêtre de ma cuisine, de l'autre côté de la rue. Il devait être neuf heures précises. Depuis quelques semaines j'avais perdu l'habitude de consulter l'heure comme autrefois, c'est à dire avec la crainte obsessionnelle de ne pouvoir accomplir en temps utile les tâches que je m'étais assignées. J'ai gagné la liberté depuis que je suis en longue maladie de plus m'infliger d'emploi du temps, mais j'ai conservé l'habitude de porter une montre à mon poignet. Je n'agis plus qu'en fonction de mon humeur, de ma fatigue et de mon bon vouloir. Ma perception du temps s'est imperceptiblement transformée depuis que mon cancer a rechuté. On pourrait imaginer qu'à la proximité de l'échéance où je me trouve, le temps défile à la vitesse d'une bande vidéo qu'on visionnerait en accéléré, ou encore qu'on a le sentiment de se trouver à bord d'une voiture dont l'accélérateur est bloqué et qu'il est impossible de freiner, comme on en a récemment entendu les échos dans la presse. Mais au contraire, j'ai l'impression que le temps s'est densifié. Peut-être est-dû à mon penchant naturel à la lenteur? Peut-être est-ce de la pure sensualité? Peut-être que je souhaite jouir du temps qui me reste en le goûtant avec la même gourmandise qu'on affecte lorsqu'on teste un grand vin, un Médoc ou un Margaux par exemple, qu'on fait longuement rouler en bouche avec la langue après avoir apprécié sa couleur par transparence, qu'on a fait tourné cérémonieusement dans le verre tenu par le pied pour libérer ses arômes et observer la couronne de larmes qui se forment à la périphérie du verre, et qu'on ait plongé le nez à sa surface, les yeux mi-clos, pour en humer profondément les plus infimes molécules aromatiques? Peut-être est-ce dû aussi à ce que d'ordinaire le temps s'écoule dans l'inconscience de la fosse mortelle vers laquelle fonce impitoyablement toute notre existence? Car heureusement, notre cerveau, dont la vocation prioritaire est de nous maintenir en vie pour nous permettre d'assurer la transmission génétique, c'est à dire la pérennité du « processus vie » dont nous ne sommes que les vecteurs et qui nous dépasse, le cerveau donc, pour nous maintenir en vie, refoule au plus profond de ses palpitantes et molles circonvolutions l'échéance qui nous guette, à défaut de quoi beaucoup d'entre nous se suicideraient sur l'heure devant le sentiment d'absurdité qui nous saisit le jour où nous prenons conscience de notre inéluctable finitude et de notre insignifiance qui confine au néant. Mais au lieu de cela, la plupart d'entre nous ignorent, contournent, acceptent ou finissent par divers moyens par s'accommoder de notre condition. Vivre consiste essentiellement à cultiver l'art de la diversion.
Naturellement, la question du suicide, sans que cela soit une obsession, s'est posée à plusieurs reprises au fil de mon existence. Je suis à ce sujet un être très ordinaire. Cela me semble être un phénomène universel et banal dans la vie d'un homme que de songer épisodiquement à la mort et que d'être tenté d'en choisir le jour et l'heure. Celui qui nie cela est plus à plaindre que celui qui l'admet. Le premier refoule ses interrogations et ses peurs, installe d'implacables systèmes de protection inconscients et perd la maîtrise de sa vie au profit d'un fonctionnement névrotique verrouillé et stérile, tandis que l'autre les affronte et garde la capacité de choisir sa voie, conscient de ses principales névroses. C'est le prix douloureux de la maigre part de liberté que l'on puisse espérer.
Cependant, le passage à l'acte semble de nos jours être en recrudescence, si j'en crois ce que je lis au sujet de l'explosion des suicides chez les jeunes. Cela devient un véritable phénomène de mode, qu'on observe par exemple au Japon mais aussi en France, où des jeunes qui ne se connaissent que via l'Internet se rejoignent sur des forum dans le but avoué d'en finir ensemble au petit matin dans une voiture cachée dans un chemin forestier isolé, ivres d'alcool, de neuroleptiques et de drogues, asphyxiés par les émanations du tuyau de caoutchouc qu'ils ont relié au pot d'échappement après avoir soigneusement obturé les orifices d'aération du véhicule, le tour des portières et des vitres au moyen d'adhésif, et s'être poliment dit au revoir avant de sombrer dans un sommeil éternel. Imaginez la scène. Après s'être donné rendez-vous dans un bistrot près de la gare d'une grande ville, les protagonistes montent en voiture. Ils ne se connaissent que par leurs pseudonymes et tiennent à la main les photos des autres imprimées à la hâte sur du papier ordinaire. Ils viennent de balancer leurs téléphones dans une bouche d'égout. Ils se sont partagés les tâches, afin de créer une interdépendance qui, si elle n'est pas respectée par l'un d'entre eux, fait capoter le projet des trois autres. Car ils sont quatre. Le chauffeur, appelons-le A, un grand maigre au teint blême et aux cheveux longs affublé de la panoplie intégrale du hardrockeur, a fourni le véhicule et a eu pour mission de trouver le lieu adéquat pour l'exécution de leur projet. Après quelques recherches au moyen de cartes d'état major, il a sélectionné un petit chemin dans la forêt dans lequel il s'est rendu à plusieurs reprise pour y passer quelques heures, afin de vérifier la fréquentation des lieux et de choisir la tranche horaire la plus adéquate. Ce sera à la nuit tombée, bien sûr. Le chemin est carrossable, même s'il pleut pendant plusieurs jours, mais aucun risque : il a vérifié la météo sur le web. Il s'est également assuré que la végétation serait suffisante pour masquer la lumière de l'habitacle aux usagers potentiels de la route principale. Dans le coffre il y a quatre couvertures et deux packs de bière.
B. est une fille de petite taille, légèrement enrobée, aux traits épais qui porte des vêtements larges et informes. Elle s'est munie de quelques comprimés de Tranxène 50 patiemment dérobés un à un dans la pharmacie de sa mère ainsi que de quelques Valium, d'une bouteille de rhum et d'une de jus d'orange.
C. est aussi une fille, grande, jolie, maquillée et coiffée avec soin comme si elle se rendait dans un boite de nuit. Elle porte des vêtements coûteux. Elle a dans son sac Longchamp l'appareil photo numérique et l'enregistreur MP3 au moyen desquels ils veulent laisser messages et preuves de leur détermination afin que les enquêteurs n'aient aucun doute sur la nature de leur acte. Elle a vérifié le bon fonctionnement des appareils et a rechargé les batteries à bloc. Elle a aussi pensé à emmener du papier et des stylos, ainsi qu'une bouteille de Bourbon et d'une autre de Coca qu'elle transporte enrobées de papier de soie dans un sac de carton glacé siglé Chanel.
D. enfin, est un garçon au look classique, bourgeois même pas bohème, un peu terne, qui porte un polo Lacoste sous une veste de velours finement côtelée. Il a dans son sac de sport éculé un tuyau de longueur suffisante, deux rouleaux d'adhésif industriel large et résistant et deux bouteilles, l'une de vodka, l'autre de jus de fruit. Il a dû procéder à des tests afin de choisir le bon diamètre du tuyau ( trop petit il risquerait de provoquer l'étouffement et l'arrêt du moteur) et vérifié la bonne résistance de l'adhésif à la chaleur du pot d'échappement. Un jeu d'enfant pour un esprit scientifique tel que le sien et en outre pour le fils d'un collectionneur de voitures, grâce auxquelles il a pu procéder à ses tests. Un chat du voisinage en a fait les frais. Il a fini enroulé dans un sachet Carrefour au fond de la poubelle.
Comme ils viennent de régions différentes, ils se sont donnés rendez-vous juste à l'heure d'arrivée du dernier d'entre eux. Mieux vaut éviter une attente commune qui pourrait dégénérer en discussion et répandre le doute. Ils ont d'ailleurs convenu de parler le moins possible. Les seuls sujets qu'ils s'autorisent concernent le bon déroulement de leur projet.
La voiture démarre. On commence à rouler les joints en silence. On ne les retrouvera que trois jours plus tard. Il ont 24, 22, 21 et 19 ans.
Certains avancent que la différence essentielle entre l'homme et l'animal réside dans le fait que l'être humain sait qu'il mourra un jour. Je ne sais pas ce qu'il faut en penser. Ce que je sais, c'est que lorsque vous pénétrez pour la première fois dans un centre anti-cancéreux, et que dans une chambre où on vous a laissé, où vous attendez que vienne un médecin qui vous informera du résultat de vos analyses tandis qu'à travers la cloison vous entendez les sanglots d'une femme âgée qui pleure en appelant sa mère, vous regrettez de n'être pas un chien, une huître ou un lombric.
Je n'avais pas ressenti de pulsion suicidaire à l'annonce de ma rechute. J'avais déjà assimilé que ce genre de péripétie serait mon lot jusqu'à la fin. Et puis j'avais convenu avec Martine de ne rien dire à Camille avant qu'elle ait fini son année scolaire et passé ses concours. Pour plus de simplicité, j'ai préféré ne rien dire à personne, en dehors de mes proches. Je gardais le secret bien au chaud, au creux de mes os, mais ce nouveau coup de semonce me rappelait après une brève accalmie que la partie continuait.
Que faire en attendant la mort?
La question est banale, mais ne tardez pas à vous la poser. Il n'était plus pour moi question de jouer à cache-cache en usant des ficelles habituelles, le travail, les enfants, les projets, les divertissements de toutes nature. Cette question avait été la grande énigme de ma vie et continuerait à se poser jusqu'à la fin. Comment les autres s'y prenaient-ils?
Je rêvassais à tout cela en observant la fille du bureau d'en face. Je savais qu'il était neuf heures car je sais qu'elle est toujours d'une ponctualité sans faille. Je n'ai pas cherché à me dissimuler pendant qu'elle ôtait son blouson et soulevait le capot de son ordinateur portable. Elle n'a pas eu un regard dans ma direction. Elle faisait mine de ne pas avoir capté ma présence. Pourtant elle ne pouvait pas ne pas avoir remarqué que je me tiens habituellement à cette fenêtre pour fumer en regardant passer les péniches sur la Seine ou les joggers trottiner sur les quais.
Elle passe la journée entière derrière son PC, manie des liasses de papier, répond au téléphone, fait des photocopies et imprime des documents qu'elle se presse de monter à l'étage de sa démarche nerveuse. Je ne vois dépasser de l'écran plat que le haut de son visage et ses yeux dont il est impossible à cette distance de savoir s'ils se braquent de temps en temps sur moi. Mais il ne peut pas en être autrement.
Sûrement s'est-elle un jour demandé qui était ce type qui traîne en tee-shirt blanc, pas rasé, les cheveux en bataille. Un chômeur? Un glandeur? Peut-être un mec qui travaille la nuit ou tard le soir?
Non, c'est juste un rêveur qui se plaît à observer ses frères humains, et se demande comment ils s'y prennent, eux, pour occuper le temps qui leur reste à vivre.
Je me suis mis à imaginer sa vie.
Elle quitte son travail en principe à 18 heures, après une brève coupure le midi. Mais souvent il est 20 heures, voire plus tard encore. Pour tout dire, elle ne quitte quasiment jamais le bureau à 18 heures. C'est une fille qui en veut. Elle est sûre d'être dans le vrai. Elle est fière de sa capacité de travail. Son travail, c'est sa vie. Mais en réalité, elle est juste exploitée par son employeur. Elle a la fierté de l'esclave. Parfois, elle ne prend pas le temps de manger. Probablement a-t-elle un ou deux enfants en bas âge, qu'elle se hâte le soir de rejoindre dès que son patron la libère pour leur donner le bain ou les coucher. Le bureau du boss est juste au-dessus du sien, qui est donc à l'avant-dernier étage. Pas si mal pour une fille de son âge. Il ne lui reste qu'un étage à gravir pour parvenir au saint des saints. Son visage obstiné et son assiduité tenace me laisse présager qu'elle y parviendra. Elle s'est fixé un but et n'en démordra pas. Si elle obtient la promotion qu'elle espère, ils pourront, Jérôme et elle, acheter la maison de vacances dont elle rêve avant même que d'avoir soldé le crédit du pavillon. On a les rêves qu'on peut. D'ailleurs, ils ont déjà visité la maison témoin l'été dernier dans ce lotissement situé seulement à quatre cent mètres de la mer. Idéal pour les week-end, les enfants, les vacances. Ce soir là, quand ils sont rentrés avec le dossier du promoteur sous le bras, elle a repris l'argumentation du commercial point par point pour tenter de convaincre Jérôme qui pendant ce temps s'enfilait verre sur verre en acquiesçant de la tête, et qui fini par s'endormir sur le clic-clac de l'appartement de location. Il s'en fout, Jérôme, d'avoir une résidence secondaire au bord de la mer. Il veut juste qu'elle se sente bien.
Elle est rentrée, donc. Les enfants sont couchés. Il lui reste quelques tâches à accomplir. Vérifier les comptes, lire le courrier, payer les factures, mettre une lessive en route, préparer les vêtements des enfants ainsi que les siens pour le lendemain, mettre la table du petit déjeuner, prendre sa douche. Elle est très fatiguée. Pourquoi ne pas remettre à un autre jour certaines de ces corvées, laisser tomber les préparatifs pour le lendemain et se contenter de faire l'indispensable pour se ménager un peu de détente? C'est mal la connaître. Comment s'y prenait-elle avant, quand elle n'était pas encore mariée avec Jérôme? Où trouvaient-ils le temps pour le resto, le ciné, les cocktails dans les bars de nuit et les discussions interminables allongés sur le tapis du salon? Et la fatigue? Ils n'étaient jamais fatigués à cette époque. Pourtant, ils dormaient peu et travaillaient tout autant..
Quand elle a fini, elle enfile un vieux pyjama informe, une paire de chaussettes de laine et va s'allonger épuisée dans son lit. L'enfant s'est endormi. Il n'y en a qu'un, en fait. Mais elle pense au deuxième. Il ne faut pas trop tarder. Et puis les enfants sont idéalement chronophages. Elle s'empare de la télécommande en poussant un soupir de soulagement. C'est elle qui a insisté pour que Jérôme installe une télé dans la chambre. Ils l'ont achetée l'année dernière avec sa prime de fin d'année, au moment des soldes. Elle ne tarde pas à s'endormir profondément devant une émission de télé réalité affligeante qu'elle a choisi dans le but avoué de se vider la tête.
C'est le moment que Jérôme attendait. Lui, c'est les couilles qu'il se serait bien vidées. Et alors? C'est un mec, non? Un mec normal, en plus. Disons dans la moyenne. Un mec qui éprouve du désir pour sa femme. Pourquoi fait-elle mine d'ignorer le fonctionnement d'un mec normal? De toutes façon, elle est bien trop fatiguée. Elle est toujours fatiguée. Elle se drogue à la fatigue. Pourtant, au début, il a tenté de partager les tâches le mieux qu'il a pu, pour la soulager. Il trouvait ça normal. Mais elle n'était jamais satisfaite et recommençait tout dans son dos en maugréant, ou alors s'inventait de nouvelles contraintes. Il a fini par laisser tomber. Et puis leur enfant est né, opportunément.
Le cerveau de Jérôme flotte dans un bain de testostérone. Si le taux augmente encore il ne va plus parvenir à contenir sa nervosité. D'ailleurs, dans l'état où il se sent, il sait bien qu'il ne va pas pouvoir dormir. Après avoir vérifié en prononçant plusieurs fois son prénom qu'elle n'est pas juste assoupie mais bel et bien plongée dans un profond sommeil, il se relève pour rejoindre le coin bureau sur la mezzanine à pas de loup. Il visite toujours le même site porno. Il y a pris ses habitudes. Les galeries de photos sont renouvelées chaque jour. Il n'en a pas pour très longtemps. Lui aussi il est fatigué. Il sait où trouver les filles qui lui plaisent. Il recherche toujours celles qui ressemblent à sa femme. Ce sont celles-là qui l'excitent le plus. Certaines, particulièrement ressemblantes, sont enregistrées dans un dossier au titre innocent planqué dans sont espace personnel et protégé par mot de passe. Il y aura recours si sa recherche de ce soir s'avère infructueuse. Mais il faut sans cesse alimenter le dossier de nouvelles prises. L'attrait érotique de ces photos numériques s'émousse rapidement. Les autres, celles qui ne lui ressemblent pas, il les regarde à peine. Ça lui passera, un jour où l'autre, pense-t-il. Mais il se demande s'il n'est pas déjà trop tard. Quand il est soulagé et qu'il se sent saisi par le froid et le sommeil, il retourne s'allonger auprès d'elle qui ronfle doucement, les lèvres entrouvertes.
Il fixe encore un moment le plafond où sont projetées par un astucieux système optique les chiffres verts du radio réveil qui a été offert par le comité d'entreprise de sa femme. Les chiffres indiquent OO:47. Les : clignotent avec régularité, puis les chiffres indiquent 00:48. Il s'endort aussitôt.
Je continuais à observer la fille dans son bureau en me demandant comment elle avait pu éluder l'existence de mon Jérôme imaginaire aussi facilement. Elle l'aurait peu à peu intégré, phagocyté, en quelque sorte. Il ne serait plus à ses yeux un élément extérieur, source potentielle de danger, mais elle l'aurait admis dans sa galaxie interne et le laisserait graviter librement autour d'elle sur une orbite invariable, jamais trop loin mais jamais trop prêt, prisonnier, entièrement soumis à son pouvoir attractif, inoffensif.
Plic-ploc. J'ai senti deux gouttes de liquide épais s'écraser sur mon tee-shirt. Quand j'ai baissé les yeux, je me suis rendu compte que c'était du sang. Le sang s'était mis à couler de mon nez avec abondance. J'ai filé jusqu'à la salle de bain, semant les gouttes autour de moi. L'hémorragie prenait rapidement de l'ampleur. Après avoir constaté que cela coulait bien de mon nez au miroir du lavabo, je suis retourné dans la cuisine pour y prendre le rouleau de papier ménager, piétinant les gouttes que j'avais laissé à mon premier passage, en répandant de nouvelles. C'est incroyable cette faculté qu'a le sang de s'étaler. Mes pieds étaient maculés de rouge. Les traces sur le sol laissaient imaginer qu'on avait commis un meurtre dans l'appartement et traîné un cadavre sanguinolent. Je ne cessais de m'éponger tant bien que mal. La poubelle s'est remplie peu à peu de boules de papier rougi. Une demi-heure plus tard j'en était toujours au même point. Il me semblait que l'hémorragie ne cesserait jamais et que j'allais me vider sur place. Il fallait trouver une solution. J'avais des vertiges. Je me sentais défaillir, à rester la tête penchée en avant comme j'avais appris qu'il fallait faire en telle situation. La colère que je ressentais d'être ainsi le jouet de mon organisme ne m'était d'aucun secours. J'avais besoin de m'allonger. J'ai confectionné à la va-vite deux bouchons de papier que je me suis fourré en force dans les narines et le me suis laissé tomber dans le canapé. Je respirais par la bouche, haletant, les yeux écarquillés. Je devais ressembler à un poisson qu'on a jeté sur le sable et qui crève d'asphyxie.
Il y a eu d'autre épisodes hémorragiques dans les semaines qui suivirent, des vertiges, des gros coups de fatigue, des suées. Je ne sortait plus de chez moi que les poches bourrées de mouchoirs en papier, ne marchant que très lentement pour éviter les sueurs et les essoufflements, avec la crainte que le sang ne se mette soudainement à jaillir alors que je faisais la queue à la boulangerie ou que je feuilletais des livres dans une librairie, ce qui heureusement n'est jamais arrivé sans que je parvienne à réagir à temps. J'étais sans cesse sur mes gardes. Mais tout cela n'était pas de bon augure. En effet, quand j'ai revu mon hématologue deux mois plus tard, les résultats de mes analyses étaient mauvais. Les trois mois de chimiothérapie à base de Revlimid que je venais d'achever avaient été un échec total, bien qu'il s'agisse là d'une des molécules les plus prometteuses en matière de traitement du myélome. Il fallait passer à autre chose. Il me fallait un traitement moins sophistiqué, plus agressif en somme.
Il m'a proposé de passer au VAD ( Vincristine+Adriamycine ( qu'on remplace de nos jours par la Doxorubicine)+Dexaméthasone ), un vieux traitement utilisé depuis plus de vingt ans. Avais-je le choix? Il fallait que je m'attende à des effets secondaires plus prononcés, mais en contrepartie le protocole était peu contraignant. Il suffisait que je me rende à l'hôpital de jour pendant quatre jours consécutifs pour les perfusions, et d'attendre la fin du mois avant de recommencer, ce qui signifiait trois semaines sans contrainte, et donc la possibilité de quitter Rouen pour prendre des vacances. Il prévoyait un minimum de trois mois de traitement. Nous étions fin juin. Quand je lui ai posé la question il m'a répondu que je pouvais partir en vacances si je le souhaitais, mais qu'il faudrait que je fasse pratiquer une prise de sang hebdomadaire dont les résultats devraient lui être faxés. On a topé là.
Il refermait déjà mon dossier quand je lui ai tendu la lettre. Il s'agissait de mes directives de fin de vie, dûment remplie et signée de mes deux personnes de confiance, à savoir Martine et Sylvie.
-Qu'est-ce que c'est?
-Mes directives de fin de vie. Vous savez, la loi Léonetti. Je vous en confie un exemplaire à annexer à mon dossier.
Il a parcouru le texte, le visage crispé.
-Vous savez, ai-je dit, ce n'est qu'une lettre type que j'ai téléchargée sur internet. Elle est parfaitement conforme au texte de loi.
-Je vois, a-t-il dit.
Il ne m'a pas dit si cette précaution était ou pas prématurée. Il ne tombe pas dans ce genre de piège grossier. Il m'a simplement signalé qu'il était possible, si je le souhaitais, de demander une consultation spécialisée dans les problèmes de fin de vie. J'ai répondu que je pensais avoir pris toutes les dispositions nécessaires pour le moment, mais que je n'hésiterais pas à le solliciter sur ce thème le jour venu. D'ailleurs, ai-je ajouté, pour finir sur une note d'optimisme, ce document est valable trois ans. J'espère bien avoir à le renouveler...
La jeune interne qui se tenait derrière lui et qui avait assisté à la consultation en silence était aussi pâle que sa blouse.
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