Ils se sont installés côte à côte sur le canapé. Je me suis assis sur un pouf marocain face à eux. Je n'ai pas de table de salon, mais il y a un tapis. Ils ont refusé le café ou la boisson que je leur proposais.

 

Glinkowski a pris la parole. Il m'a présenté sa voisine et a précisé leurs rôles respectifs.

 

Madame Lepetit était responsable d'SOS Amitié pour la Haute Normandie.

C'était une femme d'apparence banale, ronde, qu'on imaginait aisément être une jeune grand-mère régnant sur une famille nombreuse. On se fait quantité d'idées fausses sur les inconnus. Peut-être n'avait-elle même jamais eu d'enfants? Peut-être vivait-elle depuis trente ans une relation saphique avec une aide-soignante d'origine togolaise dans une HLM de Grand-Couronne, ou, torturée par sa stérilité, écrivait-elle des nouvelles gore pour une revue italienne le soir, dans la bibliothèque d'une demeure normande du XVIIIième siècle?

Quand à Glinkowski, mince et nerveux, il pouvait être un vieux garçon. Un prof diabétique enseignant l'histoire dans un collège rural, ou un maître nageur en fin de carrière, ou encore un chercheur en biologie moléculaire fanatique de randonnées cyclistes.

C'était deux personnes ordinaires. Peu importe qui ils étaient. C'était des anonymes.

 

Glinkowski a dit que son rôle consistait, au sein de l'association, à recruter de nouveaux écoutants.

 

 

J'observais leurs regards qui exploraient l'espace où je vivais, tandis qu'ils cherchaient à imaginer eux aussi quel sorte de type j'étais.

 

Mon intérieur est sobre. Blanc, gris, beige, noir. Parquet de chêne. Pas de plante. Les quelques taches de couleurs chaudes qui éclatent ça et là émanent de la tranche des livres qui couvrent le mur du fond jusqu'au plafond, du pouf rouge coquelicot sur lequel j'étais assis, et d'une reproduction d'un tableau de Miro qui avait échappé a tous mes déménagements, posée en appui sur le mur à même le sol, défraîchie et énigmatique, qui captivait leurs regards.

La lumière de l'extérieur est filtrée par des stores blancs à lamelles, les murs gris pâle sont nus. Il y a quelques luminaires basiques de chez Ikéa.

Je n'avais pas encore trouvé le temps ni l'envie de fixer les appliques qui attendaient mon bon vouloir dans un placard. Les deux ampoules vissées sur de simples douilles qui jaillissaient du mur face à eux semblaient les préoccuper.

 

-Je viens d'emménager...

 

Glinkowski a hoché de la tête.

 

-Comment avez-vous découvert SOS amitié?

 

Je lui ai répondu que j'avais l'impression d'en avoir toujours connu l'existence. Je n'avais jamais eu recours aux services de l'association, mais je m'étais renseigné. J'avais cherché la faille sur le Net. La manipulation. La dérive religieuse, politique ou sectaire. Je n'avais rien trouvé de suspect.

 

Glinkowski a confirmé les principes que je venais d'énoncer, et s'est lancé dans une série d'explications. Ma prudence avait eu l'air de le satisfaire, mais il s'efforçait d'être dissuasif en forçant le trait. Il a souligné l'engagement et les difficultés éprouvées par les écoutants, puis il m'a prié de bien vouloir lui exposer mes motivations.

 

J'ai fait un bref tour d'horizon de ma situation professionnelle et familiale, sans m'étendre sur les détails de la maladie, puis j'ai expliqué qu'il y avait longtemps que j'étais intéressé par la démarche de l'association.

Autrefois, j'avais une famille à laquelle je devais me consacrer, et un travail qui captait une grande part de mon énergie. Aujourd'hui je vivais seul ou presque, puisque Camille était autonome et que je n'avais mon fils auprès de moi que de manière épisodique. Je ne travaillais plus. J'avais donc du temps.

J'avais besoin de me sentir utile. J'ambitionnais d'apprendre à offrir à ceux qui en avaient besoin une écoute attentive, non directrice, centrée sur la personne, visant à desserrer leur angoisse, pour les aider à retrouver leur propre initiative.

Ce que j'avais offert aux patients en exerçant mon métier de soignant, et qui avait donné du sens à ma vie, j'espérais le retrouver par cet autre moyen. C'était ainsi que l'idée m'était venue.

J'ai précisé que par ailleurs je n'étais pas dupe des motivations profondes qui entraient en jeu. S'intéresser à l'autre, chercher à comprendre sa douleur, tenter de l'aider, c'est chercher à se comprendre soi-même et à apaiser ses propres peines. Il y a là une forme d'égocentrisme teinté d'anxiété sous cet humanisme de façade. C'était déjà ce qui m'avait motivé à devenir soignant. Je ne faisais que poursuivre dans la même voie.

 

Ils se sont regardés d'un air entendu. Mes réponses avaient l'air de les satisfaire.

 

J'avais contacté l'association avant d'apprendre que la maladie avait récidivé. Le projet que j'avais un temps caressé de renouer avec mon activité quelques mois plus tard venait de s'évanouir le matin même. Quand au temps dont j'allais disposer, il revêtait tout à coup un caractère beaucoup plus aléatoire.

J'aurais peut-être dû leur dire que la donne venait de changer, mais j'ai juste précisé que je ne reprendrai probablement jamais mon travail, sans évoquer la rechute. Il semblait bien que celle-ci ne me permettrait pas de mener à bien ce projet, au moins à court terme. Mais peut-être plus tard, après la prochaine greffe? Après tout, c'était une hypothèse à ne pas exclure. Un pari contre le myélome.

 

L'entretien avait duré une heure environ.

 

Ils sont repartis l'air satisfait, après que j'ai noté sur mon carnet le nom et le téléphone du psychologue avec lequel je devais prendre rendez-vous, et qui évaluerait si j'avais les aptitudes à être un candidat potentiel. C'était la dernière étape avant qu'on puisse m'inscrire au prochain cycle de formation qui ne débuterait qu'en septembre.

 

Quand ils ont pris congé, j'avais la désagréable impression de les avoir fait se déplacer pour rien.

 

 

Camille est sortie de l'ascenseur alors que je les raccompagnais.

 

-C'était qui, Papa?

 

-Des êtres humains, ai-je répondu, avant de lui tendre la brochure qu'ils m'avaient laissée.

 

 

 

Plus tard, Yves est passé chez moi. On a pris un verre.

 

On a l'habitude d'expédier nos situations médicales respectives dès le début, quand on se rencontre. Ce n'est pas notre sujet favori. On préfère parler d'autre chose, mais c'est difficile d'y échapper tout à fait.

 

On parlait bas. Je lui avais indiqué d'un signe que Camille était dans la chambre, à côté. Il savait qu'elle n'était pas encore au courant.

 

On a dit quelques mots de ma dernière consultation en prenant un bourbon. Il connaît ma maladie mieux que je connais la sienne. C'est un curieux. Il s'intéresse à tout. Une qualité que j'ai toujours appréciée. La rechute, il s'y attendait, comme moi.

D'accord, c'était rapide. C'était logique qu'on me propose l'allogreffe. Rien d'autre à faire. Rien d'autre à dire. C'était le parcours normal. On a recoupé nos sources. On est tombé d'accord sur les statistiques.

 

Son Waldeström lui laissait, à l'époque ou on l'avait découvert, c'est à dire il y a deux ans, cinq ans d'espérance de vie.

Ça lui allait, cinq ans. Il trouvait ça correct. Actuellement, il estimait que son état était stable. On s'habitue a vivre avec des capacités physiques diminuées. Il suffit d'apprendre à fractionner les efforts, et à ne pas placer la barre trop haut. C'est comme d'avoir vieilli de vingt ans en quelques semaines. Une fois encaissés l'hôpital, l'annonce du diagnostic, la découverte du pronostic et la vie qui s'effondre, le reste est affaire de mental. C'est le moment d'adopter de nouvelles stratégies et de faire les bons choix. Ou les moins mauvais. Et d'oublier les projets à long terme.

Il a évoqué quelques ennuis de santé mineurs, mais l'essentiel était préservé. Il avait la possibilité de continuer à mener sa vie à sa guise, et comme moi, il avait bien l'intention d'en profiter tant que cela pourrait durer, c'est à dire jusqu'au moment où on ne pourrait plus faire autrement que de laisser la main aux médecins.

 

Pourtant, ce soir là, il voulait savoir à toutes forces comment tout cela allait finir, je veux dire, comment, en pratique, sa vie s'achèverait.

On ne peut éviter ces courtes bouffées d'anxiété qui vous saisissent soudain à la gorge, et vous font tout à coup quitter la voie de droite, comme une glissade inopinée sur une plaque de verglas qu'on rattrape in extrémis d'un rapide contre braquage.

Ma rechute nous avait rappelé que nous étions l'un et l'autre sur le fil du rasoir.

 

-Tu as une idée de la façon dont on y passe? Je veux dire, on meurt de quoi, au juste?

 

-Je ne sais pas vraiment. Je ne me suis jamais posé la question. De toutes façons, l'histoire se termine à l'hôpital.

 

-Les hémato doivent le savoir, eux. Ils ont l'habitude...

 

-Ce doit être différent pour chaque patient.

 

-Peut-être pas si différent que ça. Je voudrais savoir. T'as pas une idée??

 

-Ça doit varier. Insuffisance rénale, infection, hémorragie interne... L'organisme doit lâcher ça et là. Pose la question à ton hémato...

 

Il a éclaté de rire.

 

-Tu sais bien que je n'ai plus d'hémato. Enfin, si. Y'a bien la p'tite, là, à Paris...

 

Celle qu'il appelait affectueusement la p'tite était un éminent professeur de médecine, spécialiste de la maladie de Waldeström, qu'il avait contacté par simple email après qu'il eût claqué la porte de Becquerel, et qui avait accepté spontanément de le prendre en charge.

 

-Je l'aime bien, cette petite. Elle a compris que c'était moi, Yves, qu'il fallait soigner. Pas ma maladie. C'est pas comme l'autre là, à Becquerel. La technicienne. Si tu l'avais vue quand elle a appris que j'avais cinq frères et sœurs... Excitée comme une puce. D'office elle m'a proposé une greffe. Ce qu'elle ne savait pas, c'est que je connaissais les traitements et les risques. Je m'étais informé. La greffe, dans le Waldeström, reste expérimentale. Ce n'est pas le traitement de référence. Il y a quantité d'autres choses à faire avant de tenter la dernière chance. J'ai réussi à me faire confirmer tout ça par la petite, en bavardant. Tu as raison. Pas évident de faire parler les toubibs. Avec elle, ça va. Elle m'écoute. Mais l'autre...

 

On a cette conversation presque à chaque fois. Comme un rite. C'est un peu de ma faute. Je me demande toujours s'il fait le nécessaire. Je me demande s'il ne serait pas sur le point de changer d'avis, quoique cela ne me regarde pas vraiment. C'est une façon pour moi de lui témoigner que je me soucie de lui.

 

-L'autre... J'étais quoi, à ses yeux? Un paumé? Un simple routier? Un asocial? Un type qui ne comprend rien à rien. Un mec qui n'a pas son mot à dire? De la viande à expérimentation?

 

-Peut-être tout simplement un mec qu'elle pensait pouvoir sauver malgré lui. Mais je suis d'accord sur un point. Elle aurait dû prendre le temps de répondre à toutes tes questions. Et même les devancer. Elle a commis une faute par omission. Nous sommes des êtres humains. Nous commettons tous des fautes. Mais rien ne te permet d'affirmer que ses intentions étaient mauvaises.

 

-Le doute me suffit. Je ne suis pas son cobaye. Ou alors, je me porte volontaire en toute connaissance de cause. Il s'agit de ma vie et de ma mort. Je veux décider de tout moi-même. Je veux pouvoir prendre toutes les décisions qui me concernent, même si elles semblent illogiques, sans que j'ai à fournir d'explication. Je ne supporte pas les gens qui veulent faire mon bien à mon corps défendant. Ça me fout la rage. J'appelle ça de la dictature. Pas mon style.

 

On était parfaitement d'accord sur ce point. D'ailleurs,on connaissait ce sujet par cœur. On en parlait déjà en fumant nos clopes sur le trottoir devant Becquerel, il y a un an et demi. Le mieux était qu'on en reste là et qu'on sorte pour dîner, puisque c'était le deal.

Je n'avais plus envie de marcher, de traverser Rouen à nouveau.

 

-Ça te dit, un couscous?

 

-Comme tu veux.

 

Je l'ai emmené au restau arabe qui venait d'ouvrir, à deux pas de chez moi.

 

 

 

-Tiens, choisis le vin, ai-je dit en lui tendant la carte après qu'on ait commandé les repas.

 

Il a réajusté ses lunettes.

 

-Merde alors!

 

-Quoi?

 

-Ils ont le même pinard que quand j'étais en Algérie...

 

-Tu connais? Il est bon?

 

-Ce dont je souviens, c'est qu'avec lui, on avait la tête cassée en remontant dans le camion, sous le cagnard...

 

-Alors, si c'est un souvenir, commande une bouteille.... Mais qu'est-ce que tu foutais en Algérie? C'était quand?

 

-En 80, par là. A l'époque, je travaillais pour une mission humanitaire...

 

Ce type m'étonnait en permanence.

Il avait été militaire au Tchad. Il connaissait la couleur du sang et des tripes, la peur, l'odeur des cadavres et le bourdonnement agacé des mouches. Passage en prison, puis reconversion dans l'humanitaire. Sa vie ensuite avait été une longue errance, parfois émaillée de pauses. Il avait parcouru des millions de kilomètres au volant de monstres d'acier de trente-huit tonnes et Europe et en Afrique. Ce qu'il voulait bien raconter de sa vie ne représentait que la partie émergée d'un énorme iceberg. Parfois, il lâchait des anecdotes qui commençaient par : «quand j'étais électricien dans un cirque, en Israël...», ou par : «J'étais barman au pays de Galles. J'étais bourré. J'ai piqué un vélo en sortant du pub et je me suis à rouler à droite...».

Par pudeur et par goût de la provocation, il préférait montrer sa face sombre, menaçante, comme ces animaux inoffensifs qui exhibent des couleurs effrayantes pour faire fuir les prédateurs.

Yves était tout sauf inoffensif.

En tous cas, il n'avait pas l'air de vouloir me parler de l'Algérie. Je n'ai pas insisté.

 

-Qu'est-ce que tu fais, en ce moment? Tu vas reprendre la route?

 

-Je pense, ouais. Je cherche un boulot qui paye bien. Je gagne un max de fric le plus vite possible, puis je glande jusqu'à ce que je sois fauché. Là, j'ai plus trop de thune. Il va falloir s'y remettre. Et puis j'en ai marre de traîner les troquets. Je commence à m'emmerder. C'est pas pour moi la vie de sédentaire. Je suis un SDF. J'ai envie de rouler. De voir d'autres horizons. J'ai envie de flamber au casino. Enfin, il faut que je bouge. J'ai déjà quelques pistes.

 

-Ta bretonne va bien?

 

Je parlais de sa logeuse qui lui louait un meublé rive gauche, au dernier étage de sa maison.

 

-Heureuse! Le mois dernier, je lui ai dit qu'il fallait qu'elle augmente mon loyer. Elle ne voulait pas. On s'est presque engueulés. Impossible de la persuader. Ils ont la tête dure, ces bretons. Mais j'ai allongé d'office 20 euros de plus, quand j'ai payé mon mois. Elle n'est pas riche. Elle n'a que la pension réversion de son mari. Moi, je m'en fout du pognon.

 

-Et ton site? J'ai l'impression que tu te laisses un peu aller...

 

-Ça tourne tout seul. J'ai au minimum cinquante visites par jour sans rien faire. Quand je me suis mis dans la tête de créer un site, je n'y connaissais strictement rien. L'article incendiaire sur Becquerel que j'avais mis en ligne sur mon blog avait reçu des centaines de visites et venait d'être censuré. Je reconnais que le titre « Putains d'enculés de toubibs» était un peu... Provoc. L'hébergeur avait reçu des menaces de dépôt de plainte. Devine de où elles pouvaient bien provenir?

Tu me connais. Le coup de la censure, ça m'a énervé. J'ai passé des nuits et des nuits à apprendre tout seul, sur le net. Puis j'ai créé un site, et j'ai remis l'article en ligne.

J'ai longuement étudié le système des balises. Maintenant, je suis tellement bien référencé, que quand un quidam tape Becquerel sur Google, il tombe systématiquement sur mon article...

 

Il jubilait.

 

Je n'aime pas qu'on me dise de fermer ma gueule. Et puis, mes intentions ne sont pas mauvaises. Je ne vise pas spécialement l'obsédée de la greffe, ni même Becquerel, mais l'ensemble du corps médical.

Il y a encore des médecins et des soignants qui doivent apprendre à aborder les patients qu'ils ont en charge dans le respect de leurs droits et de leur humanité, ou qui doivent admettre qu'il ne sont pas faits pour ce travail.

 

Je souriais intérieurement. A cinquante-sept ans, Yves n'avait pas encore renoncé à changer le monde.

 

-Et maintenant, tu vas continuer à alimenter ton site en articles du même ordre?

 

Il a haussé les épaules en remplissant nos verres.

 

-Au départ, je voulais me concentrer sur le médical et raconter ma vie. Mais ça m'a rapidement lassé. Trop difficile pour moi d'écrire. Je me suis rendu compte que ça ne m'intéressait pas. De plus, je ne suis jamais content du résultat. Je déteste mon style. Trop ampoulé. Amphigourique. Maintenant, je me contente de mettre en ligne des choses que j'aime.

 

-Van Gogh?

 

-Les lettres de Vincent que j'ai dénichées ont beaucoup de succès. Je me suis donné du mal pour les trouver. Pareil pour les photos. Il faut faire des recherches. Finalement, ça marche. Ça attire du monde. J'ai même des universités qui consultent régulièrement mes pages. On vient de partout. États Unis, Brésil, Koweït, Japon. Ça me fait marrer. S'ils connaissaient le type qui les a mis en ligne...

 

Le type qui mettait ces documents en ligne avait parcouru le monde, le sac plein de livres et la tête remplie de rêves. Quand il avait compris au début des années quatre-vingt dix qu'on pouvait avoir la planète dans la poche, il n'avait pas hésité une seule seconde. Il s'était acheté un PC et avait tout appris seul, en bon autodidacte. C'était un internaute de la première heure. Il continuait à correspondre avec de vieilles connaissances basées en Suisse, au Canada et aux USA. Il connaissait même un hématologue, en Floride.

 

Un jour, qu'on était hospitalisé à Becquerel il m'avait présenté son engin.

 

-Regarde, avait-il dit en me montrant son HP. Toute ma vie est là-dedans. Il me suit partout sur la route. Celui-là a au moins cinq-cent mille kilomètres au compteur. Il tourne comme une horloge.

 

Il souriait largement, face à moi, la gueule tranchée d'une large balafre qu'un type avait ouverte un soir d'un coup de lame, pour une histoire de femme.

 

Le couscous est arrivé sur la table. On a mangé en n'échangeant plus que quelques rares mots. Yves était perdu dans ses pensées. L'Algérie, peut-être.

 

Je me rappelais le jour où nous nous étions rencontrés, à Becquerel, chancelants, accrochés à nos pieds à perfusion devant un distributeur de boisson. Je n'avais plus assez de monnaie. Il avait payé mon café.

On était juste deux hommes qu'en apparence tout séparait, mais au fond si semblables.

 

On a liquidé le vin. Il commençait à faire chaud. Je ne sais pas pourquoi, on a parlé des femmes. Ça doit fatalement arriver, je suppose, dans une conversation entre mecs, après avoir vidé la première bouteille.

 

On a recensé celles qui avaient vraiment compté. Celles qui avaient participé à construire les hommes qu'on était devenus. On a écarté les autres, qui n'avaient été que des coups de cœur de quelques jours, ou les météores d'une nuit. De simples bouffées de tendresse.

Il y avait égalité au score. Rares étaient celles qui avaient pesé sur nos natures profondes. Pourtant, malgré les huit ans qui nous séparaient, on était de cette génération qui avait vécu la fin des années soixante-dix, la libération sexuelle, la pilule et les relations multiples. C'était avant que la crise ne domine les esprits, le chômage de masse et le SIDA. C'était avant la grande peur. Les gens étaient ouverts, à l'époque. Ils cherchaient le contact, voulaient connaître les autres, tout expérimenter.

Le vin d'Algérie nous rendait nostalgique.

 

On se remémorait les quelques femmes qui nous avaient fait vivre des épisodes passionnels. On avait eu cette chance-là. On avait frôlé les portes du paradis.

 

-Tu n'imagines pas le nombre de personnes qui passent toute leur vie sans connaître la passion, a-t-il dit avec un soupçon de tristesse dans la voix.

 

-Tu penses qu'il y en a tant que ça?

 

-C'est incroyable tous ces êtres qui n'ont jamais senti leur cœur battre, prêt à exploser, les jambes qui se liquéfient, l'esprit complètement envahi par l'autre...

Je parle beaucoup, dans les bistrots. Je n'ai que ça à faire, en ce moment. Et je dialogue aussi beaucoup sur le Net. Je n'entends parler que de misère affective... On me raconte des vies entières passées dans la solitude, ou auprès d'un mari ou d'une épouse qui sont au mieux des partenaires, mais le plus souvent des étrangers.

 

-C'est normal. Ces personnes avec qui tu parles, tu les trouves dans des endroits bien particuliers...

 

-Leur nombre semble infini... C'est rare de trouver quelqu'un qui a connu l'amour.

 

-Tu penses que la passion te tombe dessus par hasard?

 

-Je ne sais pas. Peut-être.

 

-Je pense qu'il y a une part de hasard, en effet. Mais je suis persuadé que la passion, ça n'arrive qu'à ceux qui ont en eux cette capacité à être passionné. C'est peut-être inné, c'est peut-être lié à notre vécu. Ou alors, c'est peut-être aussi un processus purement biologique. Un excès ou une carence de telle ou telle hormone...

 

-C'est déprimant, ton truc...

 

-Je ne trouve pas. C'est le destin. J'ai l'impression d'avoir toujours été gouverné par cette nécessité de la passion. Comme un junky qui cherche sa dose. Ça ne cessera jamais.

 

-Pour moi aussi, je crois... Quand tu as goûté à ça...

 

Il y a eu un silence, puis l'un de nous a dit :

 

-Finalement, on a eu de la chance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Jean-Marc
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