J.J. avait proposé qu'on partage sa chambre d'hôtel pour m'éviter un retour nocturne. Depuis que je m'étais fait opérer de l'œil droit, j'avais récupéré une vision satisfaisante. J'avais oublié de lui parler de ça. Rouler de nuit n'était plus un problème. J'aimais conduire la nuit, autrefois. Et puis je n'avais pas l'intention de rentrer à Rouen le soir même. Quand j'avais eu Sylvie au téléphone pour lui annoncer que je remontais dans le Nord pour les obsèques de mon père, elle avait insisté pour que je fasse une étape chez elle. Je ne rentre pas avant 21H00, au plus tôt, avait-elle dit, et je ne travaille pas le lendemain. Tu peux arriver tard, ce n'est pas grave. Je t'attendrai. On pourra parler.

Il n'était pas utile qu'elle insiste. Moi aussi j'avais envie de la voir.

J.J. m'a accompagné en silence jusqu'au parking. La journée avait été fatigante. Il était 22H00.

Il m'a posé la question au moment où j'actionnais l'ouverture à distance des portières. Il avait l'air embarrassé.

Qu'est-ce que tu as ressenti, toi, quand tu as appris la mort de notre père?

On avait dit qu'on ne parlerait plus de lui, on pensait avoir fait le tour de la question, mais ma réponse a fusé sans la moindre ambiguïté.

Rien... Absolument rien.

Il n'a pas eu l'air étonné, mais il fallait que je m'explique.

 

Je ne te cache pas que cette absence de réaction m'a surpris, ai-je poursuivi. Je pensais que le jour venu j'allais éprouver un sentiment de soulagement, voire une sensation de revanche. Je savais que je n'aurais pas de peine. Je n'avais aucun doute à ce sujet. J'ai même espéré ce jour, à une époque. J'attendais mon heure. Je m'en délectais à l'avance. J'ai attendu pendant toute mon enfance. Je ne voulais pas rater ça. Ça n'est jamais venu, naturellement. Ca m'a paru interminable, l'enfance. La pire période de ma vie.

Quand j'ai appris que j'avais ce cancer, ma crainte a été de mourir avant lui. La course contre la montre était lancée. Il semblait increvable. Il aurait eu l'impudence de venir se pencher sur mon cercueil. Ça m'écœurait. Mais la vérité c'est que je n'ai rien ressenti de tout cela la semaine dernière, quand c'est arrivé. Rien de rien. C'était étrange cette lacune émotionnelle. Presque inquiétant. Je me suis interrogé. L'idée m'a traversé qu'il se pouvait que je sois un monstre. Mais au même moment je me suis rappelé que j'étais capable d'être sincèrement affecté par la disparition de quasi-inconnus. Je l'avais été, par exemple, par le décès brutal d'un cuisinier qui servait les repas au self du centre de rééducation, dont pourtant je ne savais presque rien, sinon qu'il s'appelait José. On échangeait juste quelques mots anodins, à la va-vite. Ce type avait un cœur et un esprit ouvert sur les autres. Ca suffisait largement pour susciter mon affection.

A la réflexion, j'ai fini par comprendre que je n'éprouvais plus aucune haine à l'égard de notre père. Tout cela était beaucoup plus simple. A mes yeux il était déjà mort. Je suis incapable de préciser exactement comment c'était arrivé. Il y a si longtemps. Je n'étais qu'un très jeune enfant. En tous cas, c'était bien avant que je n'ai la capacité de raisonner.

Peut-être cela c'était-il produit à la faveur d'un événement dont j'avais perdu le souvenir? Je devrais dire un évènement dont j'aurais effacé le souvenir. Plus précisément, dont j'aurais refoulé le souvenir. Les occasions n'ont pas manquées. Souviens-toi. Elles étaient quotidiennes. Une distanciation s'est mise en place spontanément. De toutes façons, c'était impossible de s'identifier avec cet homme. J'étais dans la nécessité de me protéger.

Toxique. C'est le mot. Il était toxique.

Je n'ai pas réagi comme ces enfants qui se protègent en s'imaginant que leurs parents ne sont pas leurs vrais parents. Qu'un jour la vérité éclatera. Qu'il suffit de faire preuve de patience. Je ne pouvais pas attendre dans ce contexte. Il y avait urgence. Quand notre mère est morte, il n'avait plus de limites. Il ne contrôlait plus rien. Il me fallait une solution plus radicale. Je l'ai tué symboliquement. A cinq ans. C'était la seule solution pour survivre. J'avais déjà pris le pli avec la mort de notre mère. Je l'avais totalement effacée elle aussi. Ça a été facile avec lui.

Bien-sûr, lui, il était encore là, réel, bien réel, trop réel. Mais il n'existait plus en tant que père. Il n'était plus qu'un élément de mon environnement. Une présence malveillante. Un nom que je devais écrire sur des imprimés. Une formalité d'état civil. Un simple numéro aurait aussi bien fait l'affaire.

J'avais parlé sans regarder J.J., comme je le fais quand je plonge au plus profond de ma réflexion. Je préférais fixer mon attention sur un point neutre, comme la pointe de ma chaussure, ou une bouteille de vin brisée, abandonnée dans un angle de béton gluant d'urine et de terre mélangées.

Nos regards se sont retrouvés quand j'en ai eu fini.

Les mêmes yeux, ai-je pensé. On a les yeux de notre de mère.

Et toi, ai-je dit. Qu'est-ce que tu as ressenti?

Sa voix était lasse.

La même chose que toi. Rien. Enfin, pas d'émotion particulière. Un peu de surprise, peut-être. Rien de plus.

Il a gardé le silence un court instant avant de poursuivre.

Naturellement, on n'a pas le même vécu, toi et moi. Nos sept ans d'écart. Et puis, j'ai bien connu notre mère ( on disait toujours notre mère, ou notre père. Jamais Maman ou Papa ). J'ai conservé d'elle quantité de souvenirs, contrairement à toi. On a été une famille normale avant son cancer, enfin je crois. Si on considère que ça existe une famille normale. En tous les cas, à cette époque, avant ta naissance, avant qu'elle ne tombe malade, notre mère tenait les rênes. Elle le drivait. C'était convenable. On était une famille plausible. Moi aussi j'étais un gamin à l'époque dont je te parle. C'est après que j'ai pris mes distances. Bien plus tard. Après la mort de notre mère. Après son mariage avec Marguerite, après la naissance du chinois. Quand j'ai pu quitter cette maison de fous pour aller habiter chez Mamie à Roubaix. J'ai pris la mesure de ce qu'il était quand j'ai quitté ce cloaque. Je ne l'ai plus revu pendant sept ans.

Plus tard, quand Alex est né, Françoise a insisté pour que je renoue le contact. Elle pensait que la naissance de l'enfant allait arrondir les angles. Peut-être serait-il attendri? J'ai cédé. Je n'en croyais pas un mot. Elle ne pouvait pas savoir. Je savais qu'au contraire on courait le risque de lui livrer une victime potentielle. J'ai été prudent. Ca c'est passé comme je l'avais imaginé. Mais il c'est passé un autre truc, bizarre.

Je ressentais à l'égard de notre père un étrange sentiment de reconnaissance. Sans le savoir, il m'avait appris comment il fallait s'y prendre pour élever un enfant. C'était simple. Il suffisait de faire exactement le contraire de ce qu'il avait fait.

Tu as raison, ai-je dit. A y bien réfléchir, nous avons eu la chance que la situation se retourne en notre faveur.

Pourtant il faut qu'on reste vigilants. Il subsistera toujours des traces, des vestiges qu'on ne pourra jamais tout à fait effacer, dont on n'a même pas conscience, dont on ne sera jamais maître. Mais on a échappé au pire. Nous ne sommes ni fascistes, ni racistes, ni intolérants, ni pervers, ni haineux à l'égard de quiconque... Tu te rappelle le mépris et la méchanceté qu'il affichait à l'égard des faibles, et sa veulerie avec les autres?

Bien sûr. Comment l'oublier?

 

 

On s'est tu. J'ai ouvert ma portière. Puis un détail m'est revenu à l'esprit.

Tu te souviens qu'il ne mangeait jamais de mouton? C'était bizarre pour un type aussi vorace, qui se flattait depuis les privations de la guerre d'être capable de manger de tout, même les trucs les plus répugnants, non?

Oui, je me souviens vaguement.

Tu te rappelle pour quelle raison?

Non, pas vraiment.

Pourtant il ne se gênait pas de le proclamer à chaque occasion, en particulier lors de dîners avec ses prétendus amis... C'était un principe. Il en tirait une grande fierté.

Je ne vois pas.

Il disait que c'était de la nourriture de bicots.

C'est vrai, ça me revient maintenant.

Tu aimes ça, toi, le mouton?

C'est ma viande préférée.

La mienne aussi.

Alors, tu crois que ça veut dire qu'on est sauvés?

Il souriait en attendant ma réponse.

On ne sera jamais sauvés.

Les gens venaient récupérer leurs véhicules. Des couples, pour la plupart, qui avaient le regard flou de ceux qui sortent d'un séance de cinéma. On entendait claquer les portières et démarrer les moteurs. Ca commençait à puer le diesel dans ce parking. On s'est embrassé en se tenant par l'épaule. Donne de tes nouvelles, a-t-il dit. Prends soin de toi.

Ne t'inquiète pas.

Il a encore tapé à la vitre alors que je venais d'enclencher la marche arrière.

Tu as essayé de pardonner?

Oui.

Je suis parti.

J'ai tourné un peu au hasard des rues avant de pouvoir sortir de Lille. On avait changé les sens de circulation. Je reconnaissais à peine le périph et ses abords. J'en étais réduit à suivre les panneaux indicateurs. Un comble. Je croyais connaître encore cette ville comme ma poche. J'ai attendu d'être engagé sur l'A1, d'avoir dépassé les zones commerciales, de n'avoir plus qu'à m'abandonner aux lignes droites et aux longues courbes pour appeler Sylvie. Au loin, dans la nuit, on commençait à discerner l'ombre massive des premiers terrils.

Je suis sur l'autoroute, ai-je dit dès que je l'ai eu en ligne. Je serai là dans une demi-heure.

D'accord. Passe par derrière, je vais laisser la porte ouverte. Tu as mangé?

Je sors du resto. Je suis gavé.

Je vais grignoter un truc en t'attendant.

 

Elle était en train de ranger sa cuisine quand je suis arrivé.

Tu es seule? Et Louis?

Là-haut, dans son antre, a-t-elle dit en me désignant l'autre aile de la maison au travers de la fenêtre. Scotché à ses ordinateurs, comme d'habitude.

Il a quel âge, maintenant? J'oublie toujours. 16 ans?

17.

Elle m'a entraîné jusqu'au salon.

On ne savait pas par quoi commencer. Ni qui devait commencer. On se passait un coup de fil de temps en temps, mais on aimait pas ça ni l'un ni l'autre. On ne savait parler que de choses superficielles au téléphone. C'était pas notre truc. Elle n'utilisait pratiquement pas internet non plus. Pas le temps. Elle avait bien essayé de lire mon blog, mais elle m'avait avoué qu'elle n'avait pas pu aller au-delà de deux ou trois posts. Trop dur, avait-elle dit. Trop intime. Je n'y arrive pas... Enfin, je crois que c'est la forme qui me trouble. Pas le contenu. Pas le contenu, bien sûr.

En général, on s'envoyait des SMS. Comme ça, j'étais sûr de ne pas la déranger au milieu d'une consultation. Elle me répondait plus tard dans la journée, quand elle avait un moment, parfois la réponse ne me parvenait que le lendemain, ou alors elle appelait quand-même. Mais le téléphone, c'était toujours un peu décevant. On s'en rendait bien compte. On n'insistait pas.

Quand j'étais sorti du palais de justice, l'autre jour, je m'étais arrêté dans un café. Elle savait que c'était le jour du divorce. Elle devait s'attendre à un appel de ma part. J'avais tapoté sur le clavier ces quelques mots : je suis un homme libre.

Elle m'avait répondu presque aussitôt, entre deux patients, un truc humoristique, avec le même ton que le mien, je ne sais plus quoi exactement. J'ai l'habitude de purger régulièrement la mémoire de mon téléphone. Je ne relis pas les anciens messages. Je sais y faire maintenant avec la mémoire. J'efface. Je digère, puis j'évacue... Un jour mon psy avait relevé cette expression, je digère. La plupart de ses patients disaient je gère. C'était la première fois que l'un d'entre lui disait je digère... Je lui avais expliqué quelle était selon moi la différence. C'était le but de sa question. Il voulait m'aider à me faire prendre conscience de ce processus. Mais ce n'était pas inconscient. C'était inné. Gérer impliquait une démarche volontaire. Des calculs, des choix. Rien à voir avec une digestion.

Je suis un homme libre. Sylvie avait saisi l'allusion contenue dans mon message. C'était une phrase récurrente qui provenait de ce feuilleton des années 70 , " le prisonnier". Une private joke.

On a bu une bière. Ca ne nous gênait pas de rester un peu silencieux. On n'était pas pressés. On se regardait. On était en contact. Comme pendant les espaces vides, entre les SMS. En mieux.

Je lui ai demandé des nouvelles de Paul, son mari, mon ami.

Elle ne savait pas trop. Il vivait plus ou moins avec une autre fille. La situation n'était pas claire. Pas de nouvelle pendant plusieurs semaines, et soudain il se mettait à téléphoner dix fois par jour, ou il passait à la maison, pour des motifs futiles. Récupérer un livre, des cordes de guitare, ou une partition. Il avait gardé les clés, enfin, elle les lui avait laissées. Ca ne lui était même pas venu à l'esprit de les lui réclamer. Mais il ne passait jamais à l'improviste. Toujours un coup de fil avant, pour convenir d'un arrangement, d'un rendez-vous.

Ils ne savaient que faire. Qui doit faire quoi? Alors ils ne faisaient rien. Ils laissaient pourrir la situation. Ils la laissaient évoluer d'elle-même, figés dans l'attente, comme des joueurs de roulette qui regardent tourner la bille, respiration bloquée, attendant un verdict immanent dont personne ne serait responsable, sinon le pur hasard.

Il voit Louis régulièrement?

Non, mais ce n'est pas totalement de sa faute. C'est Louis qui l'envoie chier. Il n'y a pas d'autre mot. Il est très dur avec son père. Tu imagines deux mecs. Le combat de coqs. Il faut dire qu'il en a bavé, le gamin.

Et l'alcool?

De ce côté là, il a l'air d'aller un peu mieux. Mieux qu'avant qu'il ne quitte la maison. Ça devenait impossible à vivre. Mais je ne peux pas être tout à fait sûre. On se voit peu, finalement.

Je n'ai plus de contact avec lui depuis quelques mois, ai-je dit. La dernière fois que je l'ai eu au téléphone il était bourré. Il venait d'acheter une nouvelle voiture. Il jubilait comme un gosse. Il bafouillait. C'était confus. Plus de nouvelle depuis. Je n'ose plus trop l'appeler. Il est ailleurs, déconnecté. Il doit savoir que je suis là. Il peut m'appeler. On a eu une conversation sérieuse, un jour, au sujet de l'alcool, justement. Je crois que j'ai été un peu chiant. C'était pas le moment.

Et nous, on est resté combien de temps sans se voir?

Cinq ans? Six ans? Depuis mon mariage. Quelle importance?

Tu as raison, aucune importance. De toutes façons, ça n'a rien changé.

Non, ça n'a rien changé. C'était un intermède. Une fausse piste. Comme Paul en ce moment, je pense.

Tu avais tes raisons.

Bien-sûr. Je devais savoir.

Et ton fils, Antoine, il est déjà venu chez toi?

Pas encore. J'ai déménagé il y a cinq jours. Là dessus, mon père a cassé sa pipe. Je vais le prendre ce week-end. Il me manque. Je ne suis pas tranquille.

Tu vas pouvoir t'arranger avec ton ex? Tu penses que ça va bien se passer? Après tout, je ne la connais pas, moi, cette fille-là.

Oui, je pense.

Elle a laissé passer un instant.

Et elle? Enfin, je veux dire, tu y penses encore?

Non, ai-je dit.

Effacée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Jean-Marc
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Calendrier

Juillet 2009
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
<< < > >>

Recherche

referencement gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus