Monsieur le professeur,
Je me permets de m’adresser à vous ayant cru comprendre à travers mes lectures sur Internet et ma fréquentation du site de l’IWMF que vous étiez un spécialiste de la maladie de Waldenström.
Cette maladie a été découverte chez moi au mois de juin 2006 et je suis censé être soigné au centre Henri Becquerel de Rouen. A cette époque là, lorsque je me suis arrêté de travailler et que
j’ai été hospitalisé, j’avais un taux d’hémoglobine à moins de 6g./dl. et un taux d’IGM autour de 90g./l. ainsi que des protides totaux entre 120 et 130g. /l.
Après le parcours classique que vous connaissez sûrement, plasmaphérèse, transfusions etc …, j’ai entamé trois cures de chloraminophéne sans résultat apparent, puis six cures de fludarabine qui
ont ramené pour le moment mon taux d’IGM entre 45 et 60g./l.
Le médecin référent qui est chargé de me soigner a tenté de m’aiguiller vers une allogreffe dés le mois de septembre dernier, puis vers une autogreffe en me proposant un traitement au D.H.A.P. il
y a deux mois. Tout ceci sans la moindre explication et en violation totale de l’obligation qui est faite aux médecins d’informer le patient sur les choix thérapeutiques qui existent dans le cas
de sa maladie.
Que ce soit par incompétence ou pour je ne sais quelle obscure et mercantile question, je dois dire que les médecins du centre Becquerel m’ont systématiquement menti, soit par omission, soit plus
directement depuis le premier jour, et ont ignoré leur devoir d’information à mon égard.
De ce fait, je ne peux évidemment pas faire confiance à ces gens, et je ne prends plus aucun traitement depuis quatre mois environ.
Je sais qu’il existe d’autres solutions que la greffe, ne serait-ce que le rituximab ou d’autres médicaments. J’ai essayé d’en parler, mais comme d’habitude, on m'a répondu par le silence.
Je sais que mon état physique ne peut que se dégrader et qu’il me faut faire quelque chose si je ne veux pas que la maladie empire et que l’imbécillité des médecins que j’ai croisé jusqu’ici et
la violation de leurs obligations légales ne m’entraînent vers une issue fatale.
C’est pour cela que je me suis permis de vous écrire sans vous connaître dans l’espoir que vous saurez m’aiguiller vers une solution qui me sortirait de l’impasse où je me trouve, solution
improbable à Rouen puisqu’il me semble que le centre Becquerel a trusté le marché du cancer, particulièrement en hématologie.
A tout hasard et si cette lettre a l’heur de retenir votre attention, je vous joins en documents attachés les résultats de ma dernière prise sang.
En espérant une réponse de votre part, je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments respectueux.
Yves X.
Il a téléphoné à Yves dès qu’il a reçu la copie de ce courrier par e-mail.
-Je vois que tu te décides à reprendre les choses en main…
-Je ne peux pas rester plus longtemps sans traitement, répond-il. Je n’ai plus confiance en Becquerel. Il fallait bien que je trouve une solution.
-Ton état s’est dégradé?
-Non, toujours pareil. 13 grammes d’hémoglobine. Je me sens bien. Mais ça risque de ne pas durer éternellement. Je préfère prendre les devants.
-Il t’a répondu, ce professeur?
-Non seulement il m’a répondu, mais il m’a donné un rendez-vous pour la semaine prochaine.
-C’est à Paris?
-Oui, à l’hôpital XX. J’ai des doutes sur l’honnêteté des établissements privés à but lucratif, si tu vois ce que je veux dire… Cet entêtement à me proposer une greffe sans autre
alternative me paraît suspect, alors que je sais qu’il existe d’autres solutions par ailleurs.
-De toutes façons, un autre avis ne peut qu’être instructif. Tu me tiendras au courant?
-Dès mon retour… Et toi, comment vas-tu?
-Je récupère petit à petit de ma deuxième greffe. Le physique n’est pas mauvais. C’est plus difficile moralement. Je me sens épuisé, vidé par tout ce parcours médical.
-Il te faudrait peut-être un peu de vacances pour te changer les idées...
-Je crains fort que des vacances ne soient pas suffisantes.
Quand il raccroche le téléphone il se demande ce qu’il va faire de sa journée. Antoine et Caro sont partis vers neuf heures. Le bruit qu’a fait la porte en se refermant l’a
réveillé. Il se lève tard . Autrefois il se levait dès les premières lueurs du jour. Maintenant Caro le laisse se reposer car le soir il peine à s’endormir. La nuit il entend les unes après les
autres sonner les heures au clocher de la cathédrale. Il ne trouve le repos qu’au petit matin, tandis qu'elle s'éveille à l'aube.
Il n'a pas de but. Pas d’horaire à respecter. Il peut se lever quand ça lui chante. Attendre le sommeil le soir dans le silence de la chambre ne lui est pas aussi pénible que la
monotonie des jours. La nuit, il peut se laisser aller sans honte à la passivité. L'insomnie lui sert de prétexte.
Les journées sont plus pénibles. Le vide s’empare de lui et règne en maître impitoyable. Il a pour le combattre épuisé ses dernières ressources. Son univers s'est rétréci. Il en
est réduit à jalonner le jour de minuscules balises, comme un vieillard. Il y a l'heure du petit déjeuner, celle de la toilette. La préparation du repas, la sieste, l'heure des médicaments... Le
vide s'immisce dans le moindre interstice et le prend à la gorge. Cela fait dix jours au moins qu'il n'est pas sorti de chez lui. Il ne sait ce qu'il irait faire dehors. Errer dans les rues?
Pourquoi se donner cette peine? Caro lui ramène ce dont il a besoin. Les cigares et le journal essentiellement.
Dans le Paris Normandie du week-end il lit un court article concernant le café philo. Il s'y rendait autrefois, chaque mardi, avant la maladie. Il n'y est pas retourné depuis. Les
réunions avaient lieu à la brasserie Paul, en face de la cathédrale, mais les philosophes amateurs avaient dû se trouver d'autres quartiers en raison des travaux de rénovation de l'établissement.
Il ignorait où se situait le nouveau repère jusqu'à la lecture de cet entrefilet. Le journal indique que la réunion aura lieu mardi au café de l'Époque à dix-huit heures trente. Ce n’est pas très
loin de Becquerel. C'est aujourd'hui. Pourquoi ne pas y aller? Mais pour cela il faudrait sortir. Prendre la voiture. Affronter la ville. Il ne se sent pas la force d'affronter quoi que ce soit.
Il sent peser un poids sur ses épaules qui le terrasse, comme un sac à dos chargé de pierres. Ou alors rappeler Yves. Lui donner un rendez-vous quelque part. Au café des sports peut-être? Mais
ils viennent de se parler au téléphone. Que se diraient-ils de plus?
Il va marcher dans le couloir en proie à une agitation stérile, comme un homme tombé à la mer qui bat frénétiquement les bras et les jambes en hurlant et qui voit le navire
indifférent poursuivre sa route dans la nuit. Onze pas dans un sens, onze pas dans l'autre.
Il pourrait essayer de lire. Il s'approche de la pile des livres qu'il a achetés, les soupèse, les feuillette, lit quelques passages, puis les repose avec écœurement. Son esprit
est vide. Les mots qui résonnent dans sa tête on perdu leur signification. Ils ne parviennent plus à créer d'émotion. Ils ne sont plus que des sons vidés de sens. Des bruits.
Il se laisse glisser dans le canapé, allonge ses jambes sur les coussins de tissu brun. Dormir, peut-être? Il ferme les yeux. Aussitôt recommence la rumeur qui bruisse depuis
plusieurs jours dès le réveil dans son cerveau, qu'il ne parvient plus à faire taire. Il se relève pour aller sur la terrasse. Il allume un cigare qu'il fume appuyé à la rambarde d'acier. Il
regarde vers le bas. Vers le vide. La rumeur enfle dans son esprit. Il se penche un peu plus. Cinquième étage. Il suffirait d'une infime impulsion pour qu'il bascule et que s'en soit fini. Mais
son regard est attiré vers une fenêtre ouverte à la maison de retraite, plus bas.
On a assis la vieille auprès de la fenêtre sur un fauteuil auquel elle est attachée par une large ceinture de cuir. Elle ne crie pas. Elle a dû avoir son compte de calmants,
aujourd'hui. Elle est vêtue d'un jogging d'un rose absurde de fillette. Sa tête blanche est penchée en avant. Elle est immobile. Peut-être dort-elle. Peut-être même est-elle morte? Qui s'en
apercevrait?
Il ne peut voir l'ensemble de la pièce, mais il ne sait que trop à quoi ressemble une chambre d'hôpital. Les barres du lit médicalisé aux draps immaculés parfaitement tendus
luisent doucement. Il sait que c'est ce qui l'attend. Une petite chambre blanche. Une fin de vie dans un lit d'hôpital, bardé de tuyaux, cerné de silence. Le myélome dont il est atteint est une
maladie incurable. Elle ne lui laissera pas de choix. A moins qu'il ne la devance. C'est la seule échappatoire. La seule possibilité de maîtriser son destin. C'est cela que murmure la voix avec
insistance. La voix qui s'insinue pour remplacer le vide, et qui peu à peu devient assourdissante, comme un roulement de tambour qui pulse à ses oreilles et résonne sans fin sous son
crâne.
Les lunettes ont glissé du nez de la vieille et sont tombées sur ses genoux. Elle n'a pas eu un geste, ni même un tressaillement. Il s'écoule un moment qui paraît infini jusqu'à ce
qu'enfin elle lève un peu le front, et qu'elle avance une maigre main pour les ramasser. Elle tremble tellement qu'elle ne parvient pas à les rechausser sans l'aide de son autre main. Puis elle
se penche de nouveau en avant, retenue par la sangle, suspendue comme une marionnette à ses fils, et cesse de bouger.
Il se redresse de la rambarde et d'une chiquenaude fait voltiger dans les airs le mégot de son cigare qui décrit une courbe parfaite avant de disparaître dans un buisson. Le vide
est insupportable. Et cette voix qui ne cesse de répéter à quoi bon? Il faut qu’il trouve un moyen de la faire taire.
L’orage gronde quand il arrive au café de l'Époque. La salle est déjà comble. Que des habitués du café philo serrés autour des tables qui attendent en bavardant qu’on commence.
Quelques regards se lèvent, interrogateurs, vers lui, mais personne ne semble le reconnaître vraiment. Il a maigri, changé de lunettes, perdu ses cheveux. Il est un autre. Anonyme.
La moyenne d’âge des participants est assez élevée. Beaucoup de retraités de l’enseignement, d’après ses souvenirs, mais pas uniquement.
Il ne reste qu’une place assise qu’on lui libère de l’imperméable qui l’occupe. Il allonge ses jambes sous les pieds de fonte de la table et attend le début de la séance.
Le principe est simple. Un animateur, François, prof de philo, introduit le sujet du jour, puis passe la parole grâce à un micro à ceux qui la demandent. Les thèmes sont décidés
collectivement. La discussion dure une heure trente, avec une pause intermédiaire d’un quart d’heure. Les participants sont invités à exposer leur opinion ou leur expérience. La polémique est la
bienvenue. François, à son habitude, y veille.
Il fouille l’assemblée du regard mais il ne voit François nulle part. C’est une autre personne qu’il connaît de vue qui s’empare du micro pour prendre la parole. Le débat
d’aujourd’hui porte sur la solitude.
Déjà les mains se tendent vers le micro.
Il écoute s’exprimer tour à tour les avis et les remarques, mais il décroche au bout d’un moment quand il s’aperçoit que la discussion s’appesantit sur la solitude qui accompagne
la vieillesse. Personne pour relever que l’être humain est fondamentalement seul dès sa naissance, muré dans son for intérieur pour le reste de sa vie. L’animateur n’est pas à la hauteur de sa
tâche. Il se sent au milieu de cette assemblée encore plus seul qu’il ne l’était chez lui. Il en vient à regretter d’être sorti. Il ne parvient plus à tromper le vide qui le suit, quoi qu’il
fasse, où qu’il aille, et s’empare de lui au moindre relâchement.
Il profite de la pause pour quitter le café malgré la pluie battante. Il trouve refuge dans la Corsa n’est pas garée loin. La pluie qui redouble d’intensité tombe si drue qu’il ne
perçoit plus de l’extérieur, dans le bruit des gouttes qui s’écrasent sur la carrosserie, que des ombres imprécises qui se pressent. Il ne sait plus que faire ni où aller. Sa gorge est nouée, ses
yeux sont larmoyants. Il a posé son front sur le volant. Il est conscient qu’il ne pourra se sortir seul de cet épisode dépressif. Le mal est trop profond.
Cette fois, je vais toucher le fond, pense-t-il.
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